Accueil > Dossier Géopolitique de l'Eau > La guerre de l'eau aura t'elle lieu ?
Les arguments en faveur de la guerre
« Le pétrole a été à l’origine de nombreux conflits au cours de ce siècle, ainsi l’eau sera à la source des conflits du siècle à venir ». Cette phrase, tirée d’un rapport de la Banque mondiale paru en 1995, a été largement reprise dans les médias et a suscité de très nombreux commentaires. Pour certains spécialistes, cette perspective semble aujourd’hui inéluctable. Leurs arguments s’appuient sur quelques postulats auxquels ils se réfèrent comme à autant de preuves incontournables.

Premièrement, les hommes se sont toujours battus pour s’approprier les ressources et les matières premières qui leur sont indispensables. En second lieu, du fait de l’accroissement de la population et l’augmentation des volumes de consommation, l’eau qui n’est pas une ressource illimitée va devenir une denrée rare et forcément convoitée. Dans certaines régions du monde, où plusieurs pays dépendent d’une même ressource en eau, des tensions et des conflits sont donc inévitables. Car chaque pays cherchera à disposer de la plus grande quantité d’eau possible pour satisfaire les besoins de sa population. Et il le fera si nécessaire au détriment de ses voisins.

Le Nil doit partager ses ressources avec 10 autres pays du Bassin du Nil
Ces risques de conflits concernent principalement les pays qui sont traversés par un même grand fleuve ou qui dépendent d’une même ressource souterraine. Le cas le plus souvent cité est celui de la Turquie, de la Syrie et de l’Iraq, qui se partagent les eaux du Tigre et de l’Euphrate. De même, le contentieux sur l’eau semble être un élément décisif dans le conflit qui oppose Israël et ses voisins des territoires occupés ou des pays arabes les plus proches (Syrie, Jordanie). L’Egypte, dont l’économie est largement tributaire des eaux du Nil, doit aussi partager cette ressource avec les dix autres états du bassin du Nil, parmi lesquels l’Ethiopie et le Soudan.

Depuis une dizaine d’année, la Libye a engagé une exploitation à outrance des nappes aquifères fossiles du Sahara. Ce qui génère des tensions avec les pays riverains. En effet, cet aquifère subsaharien s’étend bien au-delà de la seule Libye et représente une importante réserve d’eau pour le Tchad, l’Egypte ou le  Soudan. L’Asie concentre aussi quelques points chauds : tensions entre l’Inde et le Bangladesh au sujet du Gange et entre l’Inde et le Pakistan au sujet de l’Indus.

Ceux qui, parmi les spécialistes, considèrent l’émergence de conflits sur l’eau comme inéluctable s’appuient aussi sur deux autres arguments. Certains parmi eux affirment que les guerres de l’eau ont toujours existé. D’autres, plus nuancés considèrent que les problèmes d’eau interviennent déjà dans de nombreux conflits, mais qu’ils n’en constituent pas l’élément décisif. Seulement, avancent-ils, avec l’aggravation des risques de pénurie et la raréfaction de la ressource, l’eau pourra devenir un enjeu prioritaire et attiser les tensions, au point de déclencher de nouveaux conflits.


L’eau facteur de paix
Les guerres de l’eau ont-elles toujours existé ? Faux, rétorque Aaron Wolf, si l’on considère que ce genre de guerre aurait pour objectif l’appropriation de la ressource de son voisin. Ce géographe américain de l’Oregon State University a recensé tous les accords internationaux et tous les conflits liés à l’eau. De « vraie guerre de l’eau », il n’en a identifiée qu’une seule. Elle se serait déroulée il y a 4 500 ans et opposait deux cités mésopotamiennes qui se disputaient les eaux du Tigre et de l’Euphrate (déjà !). « La véritable histoire des conflits armés pour la défense de l’eau - écrit Aanon Wolf - est un peu moins dramatique qu’a pu le laisser supposer la littérature sur le sujet…A notre connaissance, on n’a jamais fait la guerre pour l’eau  ».1

Bien sur, des problèmes d’eau peuvent intervenir dans un conflit. Pendant la guerre du Golfe, l’Irak a détruit les usines de dessalement du Koweït. Les américains et leurs alliés ont bombardé les infrastructures d’approvisionnement en eau de Bagdad. Le système de distribution d’eau de Pristina a été attaqué par les Serbes pendant la guerre du Kosovo. Sans être obligatoirement la source d’un conflit, l’eau peut néanmoins être utilisée comme cible ou comme arme de guerre. Dans ce cas, on s’en prend aux ressources en eau du pays ennemi pour diminuer ses capacités de résistance, comme on cherche à réduire ses capacités de production en détruisant ses infrastructures industrielles.

Aaron Wolf reconnaît cependant que de graves problèmes se posent entre les pays traversés par le Tigre, l’Euphrate et le Jourdain. La situation de pénurie y est réelle et de fortes tensions existent entre ces états. Cependant, l’eau contribue plus à pacifier les situations qu’à alimenter les conflits. C’est d’ailleurs l’argument majeur de ceux qui ne croient pas à la perspective prochaine d’une guerre de l’eau. Et les exemples ne manquent pas. Pendant 30 ans qu’aura duré le conflit, Israël et la Jordanie n’ont jamais cessé leurs pourparlers sur l’eau. De même, dans le conflit entre Israël et Palestiniens, l’eau fait l’objet d’un consensus tacite. Au plus fort de la seconde Intifada, les deux adversaires étaient au moins d’accord sur un point : épargner les installations d’eau dont la destruction aurait affecté chacune des deux parties. Depuis les accords d’Oslo, un comité commun de l’eau israélo-palestinien continue à se réunir en dépit des tensions qui subsistent.

L’Inde et le Bangladesh ont signé en 1996 un traité à propos des eaux du Gange
Mieux affirme Aaron Wolf, « les accords d’Oslo entre Israéliens et Palestiniens sont nés d’entretiens privés entre responsable de l’eau. Ce sont eux qui ont amené leurs homologues politiques à se rencontrer et à initier le processus ! »2. D’autres exemples semblent bien démontrer aussi que, selon l’expression de Bernard Barraqué, qui lui aussi conteste toute idée de « guerre de l’eau », « l’eau est en fait davantage un facteur de paix que de guerre »3 Après des décennies de différends, L’Inde et le Bangladesh ont signé en 1996 un traité à propos des eaux du Gange, garantissant l’approvisionnement des deux pays. L’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie ont lancé toute une série d études communes financées par la Banque mondiale afin de mettre en place un partage équitable des eaux du Nil.

Enfin un dernier argument décisif intervient à l’encontre de cette idée de « guerre de l’eau ». Ce serait tout simplement le coût d’une telle guerre. Elle  nécessiterait en effet d’envahir tout un territoire et d’entretenir une force d’occupation pour protéger cette ressource en eau que l’on se serait alors appropriée. Avec en plus les risques de représailles et de pressions de la communauté internationale qu’une telle action ne manquerait pas de susciter ! Comme le souligne un responsable des forces armées israéliennes, cité par Bjorn Lomborg : « Pourquoi partir en guerre pour de l’eau. Pour le prix d’une semaine de combats, on peut construire cinq usines de dessalement. Pas de morts, ni de pression internationale et une source d’approvisionnement qui n’est pas en territoire ennemi »4

1 Cité dans l’écologiste septique, Bjorn LOMBORG
2 www.unesco.org (Courrier de l’Unesco)
3 Bernard Barraqué : 5 paradoxes dans la politique de l’eau  (www.cnrs.fr)
4 L’écologiste sceptique : Le Cherche Midi éditions